Tribune Libre

«L'art roman n'est pas ce que vous croyez ! » (*)

Ou ce que vous voyez, sans vouloir offusquer St Thomas!

Alors...pourquoi une entrée en matière aussi péremptoire ?

Par analogie de pensée je dirais, car elle rejoint mon point de vue qui s'est orienté vers cette théorie au fur et à mesure que je découvrais les vestiges que nous ont laissé les anciens bâtisseurs d'églises.

Notamment concernant la décoration de l'intérieur (et extérieur également) de ces églises, qui, compte tenu du prestigieux pouvoir qu'elles représentaient, ne pouvait être qu'ostentatoire, sans frôler l'exubérance.

 

Et pourtant, je me souviens d'avoir évoqué cette éventualité avec quelques érudits de l'association de notre vieille église, en constatant qu'en certains endroits, le torchis des murs des bas-côtés, et certaines voûtes (non encore restaurées avec du béton à chape!) présentaient la même texture douce que celle du choeur, qui conserve encore un peu les fresques médiévales, lessivées par l'humidité ambiante.

 

A ma question : « Auraient ils pu être eux aussi, des supports de fresques représentant les évangiles, comme cela se pratiquait couramment ? »

- Non, m'a-t-on répondu catégoriquement, pas le genre roman !

Ok madame. Si vous le dites.

 

Mais dernièrement, profitant d'un passage éclair dans un petit village de la Meuse, j'ai pu voir l'intérieur de son église, romane du 2e âge, avec ses ouvertures néogothiques.

Et là, comme une « illumination ».... en suivant la Lumière, j'ai trouvé la Couleur, je vous laisse juger par vous même :

(cliquez sur l'image pour agrandir)

 

Eglise St Pierre à Vassincourt (55800) Crédit photos: Nicole Lorson

Short

 

Vue de l'église en 1915, en partie détruite.

Et aujourd'hui.

 

Et donc, suite à cette visite, je tombe sur les écrits de ce fameux professeur d'histoire de l'art du Moyen Age, qui vient appuyer cette thèse, tout en expliquant les causes, multiples et complexes, comme du temps ou la (l'Etat) France était la fille ainée de l'Eglise!

Quelques extraits:

- Des églises sobres et nues, voire austères. Un art des ténèbres nimbé de mystère... C'est ainsi que l'on décrit l'art des XIe et XIIe siècles.

En se trompant beaucoup, explique ici Xavier Barral i Altet.

Certains monuments majeurs tels que nous les voyons aujourd'hui sont directement issus des restaurations du XIXe siècle.

 

- Les églises romanes étaient quant à elles peintes de couleurs vives.

Le choeur de Saint-Austremoine, à Issoire, dans le Puy-de-Dôme, repeint en 1857-1859.

France puy de dome issoire saint austremoine choeur peint

En fait, je ne dis pas que l'art roman soit inférieur au gothique, je m'étonne seulement de la préférence que nos contemporains portent à l'art roman.

Celui-ci construit son discours sur l'opposition beauté/laideur, en insistant beaucoup sur la laideur, alors que celui de l'art gothique repose sur la beauté.

Voyez le Christ juge, terrifiant, énorme, d'Autun ou de Conques, qui juge sans nuance. Il accueille les élus et exclut les damnés, dont les corps, en proie aux tourments de l'enfer, se déforment de façon hideuse, se transforment en ceux d'animaux monstrueux.

Les damnés, sur les tympans gothiques, ont au contraire de beaux corps nus, et le Christ du Jugement dernier du portail central d'Amiens ou de Paris se montre accueillant, souriant, serein.

L'art roman correspond à un système social qui fait fonctionner à l'unisson l'Église et le pouvoir civil dans le cadre de structures répressives, l'un s'appuyant sur l'autre dans la construction de la peur.

Ces images terribles sont faites pour impressionner les fidèles, pour fustiger ceux qui suivent un autre chemin que celui dicté par l'Église et le pouvoir féodal.

Les damnés du Jugement dernier sont exclus comme le sont, ici-bas, ceux qui sont mis au ban de la société.

Sur les tympans, l'un des pires châtiments est réservé au faux-monnayeur, le criminel par excellence, car il gêne le système économique.
Ces images constituent le plus formidable instrument de justification du pouvoir des puissants qui ait été mis en place depuis l'Antiquité.

L'Église et ce que nous pourrions appeler l'État jouent leur alliance à fond ; ils semblent ici craindre pour leur survie.

Voilà qui rend ençore plus étrange notre goût pour un art qui traduisait dans la pierre un système social de domination apparemment si contraire à toutes nos valeurs.

 

Et voilà qui conclut cet article, un tantinet longuet je vous l'accorde, mais très instructif, dans la mesure ou il nous permet de reconsidérer ce qui nous semble acquis comme définitif!

 

(*) à dit Xavier Barral i Altet.
Disciple de Louis Grodecki à la Sorbonne, Xavier Barral i Altet est professeur d'histoire de l'art du Moyen Âge à l'université de Haute-Bretagne(Rennes).
Commissaire de grandes expositions internationales, il a étédirecteur de la Mission historique française en Allemagne à Göttingen et duMusée national d'art de Catalogne à Barcelone.
Il est l'auteur de travaux qui font autorité et en particulier Le Monde Roman, 1060-1220
(en coll. avec François Avril et Danielle Gaborit-Chopin, Paris, Gallimard, « L'univers des formes », 2 vol., 1982-1983).
 
...Rien que ça, donc il sait de quoi il parle notre hidalgo!
Je vous conseille d'ailleurs l'un de ses ouvrages qui après lecture, nous donne une autre vision de ce qu'a pu être l'art roman, du temps de ses comtemporains.
 

 

 
 

 

 

 

 
 

 

 
 
 
 
 
 
 
 

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Date de dernière mise à jour : 03/05/2019